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1 novembre 2026

Le portrait du portraitiste

La profession d'avocat · 6 min de lecture · Abdelatif Laamrani

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Portrait de Noureddine El Abbassi, dit Noré, souriant, en veste grise, à côté de sa maxime « Il est des victoires honteuses et des défaites glorieuses »
À la mémoire de Noureddine El Abbassi, dit Noré, disparu le 13 juin 2017, à trente-sept ans.

Il est des rencontres que rien n’annonce. Elles ne figurent dans aucun agenda, ne répondent à aucune stratégie, et pourtant elles laissent dans une vie une trace plus profonde que bien des rendez-vous solennels. Ma rencontre avec Noré fut de celles-là : impromptue, presque fortuite, à l’automne 2016, à la terrasse d’un café du quartier Gauthier, à Casablanca.

Je n’étais alors qu’un avocat encore jeune dans le barreau marocain, avec plus d’ambitions que de références. Face à moi s’est assis un homme au regard aigu, d’une curiosité presque inquiète, qui ne prenait rien pour acquis et voulait comprendre avant d’écrire. Il ne m’a pas interrogé, il m’a écouté. Et en m’écoutant, il a vu ce que je ne savais pas encore dire de moi-même.

Le coffret refusé

J’avais apporté pour lui un coffret de cigares cubains, de ces havanes que l’on trouvait encore, en ce temps-là, chez un marchand du centre de Casablanca. Je le savais amateur ; je croyais lui faire plaisir. Il regarda le coffret comme on regarde une tentation que l’on a appris à vaincre, et le repoussa doucement. Il ne voulait rien recevoir de celui dont il allait écrire le portrait : à ses yeux, le moindre présent, à ce moment-là, eût été une prébende, une ombre jetée sur la pureté de sa plume. « Les jours venant, me dit-il, nous pourrons bien échanger, de bon aloi, les convenances de l’amitié. Mais pas maintenant. »

Il y a des hommes qui parlent de déontologie ; il y en a d’autres qui l’incarnent sans même la nommer. Ce jour-là, devant une tasse de café et un coffret resté fermé, j’ai compris à qui j’avais affaire.

« Toi, tu es un grand avocat »

La conversation glissa vers mes lectures. Je lui parlai, avec la fièvre des passions de jeunesse, de tout ce que j’avais dévoré avec boulimie : les livres et les écrits de Jacques Vergès, ceux de Jacques Isorni, et de tous ces maîtres qui avaient eux-mêmes formé l’esprit de Vergès. Il m’écouta longuement, puis il me dit, sans emphase, comme on énonce une évidence : « Toi, tu es un grand avocat. »

Je protestai. Mon cabinet était encore jeune ; je n’y défendais que quelques dossiers de femmes éplorées et de veuves, et un certain nombre d’affaires pénales. Je n’assistais, pour l’heure, que la veuve et l’orphelin. « Je sais de quoi je parle », répondit-il. Je lui demandai s’il l’écrirait dans son portrait. « Non, me dit-il. Je ne l’écrirai pas. Mais je le pense. Tu es déjà un grand avocat, ou tu es en train de le devenir. Tu seras parmi les meilleurs de ta profession. » Et comme j’insistais sur la modestie de mes dossiers, il ajouta : « C’est tout à ton honneur. Mais tu es un grand avocat. Je le dis et je le redis. »

Je n’ai jamais eu la prétention de lui donner raison. Mais je sais aujourd’hui ce qu’était ce regard : non pas une flatterie, que son intégrité lui interdisait, mais une prémonition. Noré ne voyait pas les hommes tels qu’ils étaient ; il les voyait tels qu’ils seraient. Les faits, à l’époque, ne lui donnaient pas encore raison ; il avait simplement de l’avance sur eux.

Un journaliste comme on n’en fait plus

Noré était l’une des plumes les plus singulières de la presse francophone au Maroc. Chaque semaine, dans Challenge, il signait des portraits de dirigeants et de bâtisseurs, ces trajectoires qu’il aimait raconter comme on raconte une conquête. Ses confrères ont dit de lui qu’il avait une plume vive, intelligente et acérée, engagée mais jamais malveillante, et un sens aigu de l’information, même la plus infime. Ils ont dit aussi qu’il aimait titiller, provoquer, déranger ; qu’il avait un caractère bien trempé ; qu’il ne laissait personne indifférent et qu’il était tout sauf un homme consensuel.

La presse écrite n’était pas pour lui un métier : c’était une passion, une manière d’être au monde. Il appartenait à cette race rare de journalistes qui préfèrent la vérité d’un trait à la politesse d’un compliment, et qui savent qu’un portrait réussi ne flatte pas son modèle : il le révèle.

« Il est des victoires honteuses et des défaites glorieuses »

C’est ainsi qu’il ouvrit le portrait qu’il me consacra, paru du 18 au 24 novembre 2016 sous le titre « Acteur associatif, marathonien, homme de loi ». La première phrase disait : « Les plus belles réussites sont celles que l’on ne doit qu’à soi-même. » Puis venait cette maxime, que j’ai faite mienne et qui figure depuis sur mon site professionnel : « Il est des victoires honteuses et des défaites “glorieuses”, qui marquent les esprits et entrent dans l’histoire. »

Tout Noré tient dans cette phrase. Il savait que la valeur d’un homme ne se mesure pas au palmarès de ses succès, mais à la noblesse de ses combats, y compris de ceux qu’il perd.

Il eut aussi pour moi une image que je n’ai jamais oubliée. Il m’avait imaginé « en conquérant mongol, porté par l’élan d’un cheval, le vent dans les cheveux », « la terre tremblant sous les sabots de son destrier, qui laisse une traînée de poussière derrière lui ». Il fallait de l’audace pour dessiner ainsi un jeune avocat ; il fallait surtout de la clairvoyance pour deviner, derrière le juriste, l’homme parti de rien qui ne connaît d’autre allure que le galop. Noré ne décrivait pas seulement ce que l’on était ; il décrivait ce que l’on pouvait devenir. Il avait cru en moi à un moment où peu de gens prenaient ce risque, et cette confiance, offerte sans calcul, est de celles qu’on ne rembourse jamais tout à fait.

Il concluait : « Et des hommes engagés, il en faut toujours ! » Il parlait de moi. Il parlait surtout de lui.

Les âmes qui ne font que passer

Sept mois plus tard, le 13 juin 2017, Noré nous quittait. Il avait trente-sept ans.

J’ai toujours pensé que les êtres d’exception n’ont reçu de ce monde qu’un bail précaire. Ils y séjournent en voyageurs, le regard tourné vers un ailleurs que nous ne voyons pas, comme si une patrie plus haute les rappelait avant l’heure. Ils traversent nos vies à la manière des comètes : leur passage est bref, mais leur lumière demeure longtemps après qu’ils ont disparu de notre ciel. Le commun des hommes s’attarde ; les âmes rares, elles, ne font que passer, et c’est peut-être la marque même de leur rareté.

Noré était de ceux-là. Trop vif pour la tiédeur, trop libre pour les convenances, trop entier pour les demi-mesures, il semblait appartenir à un autre ordre que le nôtre, plus exigeant et plus pur. Il nous a laissé ce qu’il avait de meilleur : des mots justes, des portraits qui ressemblent à leurs modèles mieux que leurs propres miroirs, et le souvenir d’un homme qui ne trichait pas.

Le portrait du portraitiste

Un jour de 2016, dans un café de Gauthier, Noré a fait mon portrait. Il m’a fallu des années pour mesurer ce qu’il m’avait donné ce jour-là. Je lui rends aujourd’hui, bien imparfaitement, ce qu’il m’a offert : à mon tour, je fais son portrait.

Celui d’un journaliste qui avait le courage de ses phrases. Celui d’un homme qui savait reconnaître, chez les autres, les défaites glorieuses et les victoires qui n’en sont pas. Celui d’un cavalier, lui aussi, parti trop tôt au galop, et dont la poussière, derrière lui, n’est pas encore retombée.

Repose en paix, Noré. Tu avais raison : des hommes engagés, il en faut toujours. Tu en étais un.

Relire le portrait signé par Noré dans Challenge (18-24 novembre 2016) : « Acteur associatif, marathonien, homme de loi ». Voir aussi l’hommage de Challenge et celui de VH Magazine. Photographie de Noré : VH Magazine.

Abdelatif Laamrani

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